| Singapour |
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La "cité-Etat" investit sur le développement
de la société de l’information
L’administration de Singapour n’a pas attendu 1995, date de la percée de l’Internet dans l’île, pour exploiter les technologies de l’information et de la communication (TIC). Depuis plusieurs années déjà, bon nombre de ses cadres utilisent le courrier électronique. L’informatisation de la justice lancée dès 1981 a intégré rapidement la possibilité de transférer aux tribunaux –par modem– les conclusions des avocats. Le port de Singapour utilise très tôt la transmission des données des bateaux pour réduire les délais d’attente dans le port. Dans une étude de l'"Harvard business review", l'administration de Singapour est classée numéro un mondial pour son utilisation des TIC.(1) Le vice-président Al Gore n’est à l’époque que Sénateur, et l’on n’en est encore aux Etats-Unis qu’à des préoccupations techniques: la recherche sur les super calculateurs et les réseaux à très haut débit.En 1991, Singapour se préoccupe de son passage à la société de l’information alors que ce sujet ne fait pas encore à l'époque les titres de la presse mondiale (1). "IT 2000, Singapore’s vision of an intelligent Island" est publié. Il affiche l’ambition et donne le cadre des actions futures.
Cette volonté d’anticiper de Singapour s’explique par son histoire récente. Dans les années 80-90, l’île doit son développement à l’installation de nombreuses entreprises étrangères séduites par l’environnement offert: un état policé dans un cadre d’économie libérale, une main-d’oeuvre bien formée et peu coûteuse. Singapour prend conscience de la concurrence des autres pays de la région et propose de sortir une nouvelle carte: développer un environnement favorisant le déploiement des sociétés à hautes technlogies de la société de l’information tout en acquérant aussi un savoir-faire exportable dans la région. L'investissement important est considéré comme une garantie pour l’avenir.
Dans le projet IT 2000, une politique très volontaire de l’Etat est proposée. On y souligne que le gouvernement et l’administration doivent jouer un rôle d'entraînement. Tant pis si les esprits ne sont pas encore mûrs, on anticipera: "il faut offrir ces nouveaux services, qu’ils soient populaires ou pas". L’administration doit aussi en profiter pour gagner en efficacité, et ceci quelque soit l’effet sur l’emploi: il suffit de prévoir des mesures importantes de formation pour le recyclage. Le système éducatif sera en première ligne. On investira massivement dans l’achat de micro-ordinateurs, leur mise en réseau, la formation des éducateurs.
Mais quel sera l'effet de la crise actuelle en Asie du Sud-Est sur ces projets? Seront-ils jugés hautement prioritaires ou bien verra-t-on apparaître, dans cette société longtemps de plein emploi, une peur du chômage qui conduirait au ralentissement de la progression des TIC au sein de l'administration? Il est trop tôt pour répondre à cette question.
Après avoir rappelé quelques données qui permettent de bien situer la situation du pays et ses ambitions, nous décrivons ensuite IT 2000, et son projet phare "Singapore ONE: one network for every one". Le rôle moteur de l'administration est présenté par trois projets: PS21, le réseau de la justice, l'éducation. Les points d'entrée des webs de Singapour sont ensuite briévement étudiés: même si la toile de Singapour est de taille limitée, sa présentation claire et ordonnée mérite la visite. En annexe nous esquissons l’autre grand projet de la région: "le multimedia super corridor" (MSC) de la Malaisie.
1. Quelques données sur le pays
Singapour est une cité-Etat de trois millions d’habitants répartis sur un territoire de 647,5 km2 rassemblant un population multi-raciale (77,7 % de Chinois, 14,1% de Malais et 7,1% d’Indiens) avec quatre langues officielles: anglais, malais, mandarin, tamoul. Son revenu par habitant se rapproche de celui de la France grâce à la forte croissance de ces dernières années (10%, 9%, 7% de croissance en 94, 95 et 96).Singapour est connu pour la qualité de la formation dans les disciplines scientifiques scolaires; elle vient d’être classée au premier rang dans une évaluation récente. Le World competitiveness Report la place au 2e rang pour l’exploitation des TIC dans la productivité des entreprises. L’Harvard Business Review la met au premier plan pour l’utilisation des TI dans l’administration. Un intranet relie 16.000 ordinateurs de l’administration, chacun des cadres étant aujourd'hui connecté au réseau.
60% des entreprises de plus de dix employés disposent d’une adresse électronique (65% aux Etats-Unis, 5% en France). 33 % des ménages disposent d’un ordinateur à la maison. TOUS les étudiants ont une adresse électronique. 17.000 professeurs sont reliés à l’Internet, l’ école primaire type est équipée de 100 ordinateurs, l’école secondaire de 40. 280.000 personnes accèdent à la toile, ce qui correpond à un taux de pénétration bien supérieur (d'au moins cinq fois) au taux français.
Ainsi, Singapour, situé au carrefour de l’Asie du Sud-Est , est-il à l'un des tous premiers rangs dans le monde pour son niveau d’utilisation des TIC. Son côté multilinguiste lui donne une carte supplémentaire pour occuper une place sur le marché de la "localisation" des logiciels et plus généralement de l’information.
2. La vision d'IT2000: l'île intelligente
L'étude "IT 2000 Singapore’s vision of an intelligent island" a été pilotée par le NCB ("The National Computer Board"). Le NCB est l'institution de Singapour responsable de la politique vis-à-vis des TIC et de son suivi. Dans le cadre du projet IT 2000, il gère un fonds de S$200 millions pour co-financer des projets de formation, de développement de l'infrastructure et de services innovants, de prototypage de nouveaux concepts liés aux TI pour les entreprises.IT 2000 est le fruit d’un travail de reflexion de deux cents cadres supérieurs issus des onze secteurs économiques dominants. Cinq objectifs justifient la priorité donnée au développement des TIC:
- Faire de Singapour une plaque tournante
- Renforcer la machine économique
- Augmenter les potentiels des personnes
- Relier les communautés, localement et dans le monde
- Améliorer la qualité de vie
Les actions doivent être menées dans six directions:
- L'utilisation au sein du gouvernement et de l’administration,
- Le déploiement des projets d’avant garde,
- L'évolution des infrastructures,
- Le développement d'une culture,
- La planification de la formation,
- La croissance de l’industrie.
Huit secteurs sont à privilégier dans le déploiement:
- Construction,
- Bibliothèque,
- Education,
- Santé,
- Production et distribution,
- Nouveaux media et internet,
- Services publics,
- Tourisme et loisirs.
3. Les acteurs institutionnels
La "cité-Etat" a une taille qui facilite les relations directes: les personnes actives dans le domaine se connaissent. On est cependant frappé par la variété des institutions impliquées dans ces projets: cela traduit bien l'implication de tout le pays pour avancer dans la société de l'information.Le rôle de coordination centrale est dévolue au NCB (National Computer Board). Il s'implique dans les projets au sein de l'administration et héberge plusieurs groupes de coordination, souvent avec une participation du privé:
- Le National IT Committee
- Le CSPI: Centre d'innovation des processus stratégiques chargé d'aider les ministères dans leur projet de reengineering. Les projets aidés par ce centre sont très divers: obtention du certificat de sécurité d'un bâtiment en un jour (initialement un à six mois de délai, un jour aujourd'hui), permis de travail (de 7 jours, on passe à 1), réduction des attentes dans les hôpitaux..
- Le "Online technologies consortium", lieu d'échange et de choix sur les nouvelles technologies.
Le NCB disposait dès 1986 de son propre institut de recherche-développement, l'ITI. Ce centre a fusionné en janvier 1998 avec l'ISS de l'université nationale de Singapour pour former le "Kent Ridge Digital Labs" (KRDL). Ce nouvel institut de 400 personnes (pour un pays de 3 millions d'habitants) effectue des travaux de recherche-développement et de transfert de technologies notamment sur commande du secteur privé. Il permet aux entreprises de Singapour de disposer du centre de ressources "recherche-développement" le plus important de la région.
Le KRDL est placé sous la tutelle du le NSTB (National Science and Technology Board), le CNRS de Singapour. Le NSTB finance notamment SingAREN, le réseau de la recherche et de l'éducation. SingAREN va disposer d'une liaison à haut débit vers le réseau Canarie du Canada et le vBNS (very high performance Backbone Network Service) des Etats-Unis.
TAS (Telecommunications authority of Singapore) est un autre acteur important du domaine. Il pilote le projet Singapore One.
4. Le grand projet: Singapore One, un intranet à haut débit déployé dans l’île
"Singapore ONE, One Network for EveryOne" (abrégé ci-dessous par S1) est le projet phare d'IT 2000. Il vise à déployer un intranet à haut débit dans l'ïle. Il est à l'étude depuis 1995 et doit être réalisé en deux étapes:
- 1996-2001: développement d'un réseau pilote, l’accent étant mis sur les utilisations par l’administration, l'education, les ménages, les entreprises.
- 1999-2004: augmentation de la capacité du réseau avec installation de la fibre optique jusque dans les maisons. Le secteur privé devient le moteur principal
L'objectif est de connecter les 800.000 foyers pour leur offrir des services multimedia: bibliothèque numérique, formation et loisir, achat à distance, télémédecine...
Le gouvernment se propose d'investir S$82 millions dans l'infrastructure constituée d'un réseau central ATM accessible localement par des modems câbles et par téléphone avec ADSL (asymmetrical digital subscriber lines).
L'Economic Development Board assure sa promotion par financement, crédit d’impôt, publicité, et prix préférentiels. Les entreprises privées sont invitées à rejoindre le club des pionniers auxquels sont offerts des conditions d'accès privilégiées et évententuellement des subventions pour aider des projets particuliers.
Avec S1, Singapour a décidé de ne pas attendre d’avoir un réseau à très haut débit à un horizon plus lointain pour se lancer dans des expérimentations grandeur nature de services:
- Commerce électronique, banque en ligne, transactions commerciales
- Nouvelles et informations à la demande
- Education
- Jeu
- Vidéo, musique à la demande
- Services de l’administration
- Vidéo-conférence
- Accès rapide à l’internet
Avec S1, les entreprises disposent d'une plateforme pour acquérir un savoir-faire susceptible d'attirer des entreprises étrangères et aussi d'être exporté.
5. Le rôle moteur de l’administration
L'ambition n'est guère originale, on la retouve dans beaucoup d'autres pays. Mais on ressent à Singapour une volonté farouche d'aboutir. L'administration doit être le service modèle de l’île intelligente. Il faut:
- Montrer concrétement aux citoyens et aux entreprises l’apport des TIC;
- Offrir aux entreprises une interface efficace leur permettant de réduire au minimum les délais pour remplir les formalités et obtenir des informations;
- Rapprocher l’Etat du citoyen notamment par l'installation d'une unité chargée de transmettre les réactions du public:"The government feedback unit"
5.1 Le projet PS 21
"Public Service for the 21th Century" (PS21) lancé le 5 mars 95 vise à favoriser les changements dans les services publics alors que nous approchons du 21e siècle.La page d'accueil du projet montre que le discours est aussi direct que celui utilisé dans le projet américain: "ce n’est pas de la théorie, c’est la façon dont les fonctionnaires pensent et approchent leur travail quotidien". Il y a un bureau PS21, un logo, on parle de fierté, d'excellence dans le service public.
Les objectifs de PS21 sont très ambitieux. Chaque employé devra passer au moins 5% de son temps (12,5 jours par an) en formation, ce seuil devant être atteint au plus tard en l’an 2000.
Plusieurs actions sont imaginées:
- Introduction d’un plan de récompense pour motiver le personnel derrière les guichets;
- Introduction d’un plan pour récompenser l'innovation;
- Publication d’un répertoire des services publics pour donner un meilleur accès aux différents fournisseurs de services;
- Détermination et publication de standards de performance avec des mesures pour inciter le personnel à les respecter et améliorer.
La dynamique de la communication associée à PS21 mérite d'être soulignée. Le gouvernement lance le projet PS1, il publie d’emblée un journal électronique "Challenge, public service for the 21st century". Cette revue est publiée sous forme papier et sur le web. Les lecteurs sont invités à réagir (fonctionnaires et utilisateurs).
5.2 Le réseau de la justice
L'informatisation et la mise en réseau de la Justice sont depuis longtemps une priorité. Les premiers efforts remontent à 1981 avec l'informatisation du répertoire des sociétés et entreprises: les entreprises oubliant de faire leur déclaration annuelle sont alors facilement localisées, les délais d’enregistrement passent de 49 jours à 9.En 1990-91 projet LawNet est lancé. L'objectif est de mettre en réseau tout le secteur légal de Singapour depuis le ministère jusqu’à la faculté de droit. Le "LawNet National Council" est installé ainsi qu'un secrétariat et une direction de projet. L'objectif est simple: "one-step service by providing a single window into all the various laws and legal information required in law practice" (Pr Jayakumar, ministre de la justice lors de la définition du projet).
LawNet est partie intégrante d'IT2000. Il révolutionne la manière de travailler des juristes qui sont dégagés des tâches qu’un ordinateur peut faire plus efficacement. Les résultats de LawNet sont remarquables, nous disait une avocate française: vérification instantanée d'hypothèques, envoi des conclusions au tribunal par le réseau sans avoir à se déplacer...
5.3 Priorité donnée à l’éducation
L'utilisation des TIC dans l'éducation sont une des grandes priorités du plan IT2000. On prévoyait avant la crise (le programme va-t-il rester aussi ambitieux?) de dépenser S$2 milliards pour l’utilisation dans les écoles à l’horizon 2002 (pour les ordinateurs, le réseau, la modernisation des bâtiments, la formation des professeurs) et .600 millions annuellement pour la maintenance, le remplacement... Les élèves doivent apprendre à se servir d’ordinateurs dans toutes les disciplines, et jusqu’à 30 % du temps de formation devrait se faire avec l'appui du multimedia. Les élèves auront un ordinateur pour deux, et disposeront à partir de 10 ans (fourth grade) d'une adresse électronique.6. Une toile bien structurée
"www.sg" est le point d'entrée de l'information sur Singapour. Il affiche "Singapore Infomap", la page d’accueil de Singapour sur l’Internet. Sa simplicité et sa sobriété justifient la visite. Sous une image stylisée de quelques centimètres de haut, on trouve sur toute la largeur de la page, la section des nouveautés (What's New) réparties sur trois colonnes. Puis, séparée par un trait, trois colonnes sont à nouveau affichées: Les services d'Infomap, information sur Singapour, les répertoires.Le point d'entrée du gouvernement et des services de l'administration a aussi un nom simple: www.gov.sg. Huit rubriques sont proposées dont "recherche sur le site", "envoi d'un message" et "government online services" qui donne accès aux procédures en ligne et "In focus".
La rubrique "In focus" en particulier donne la liste des services mis en relief: PS21, Singapour One, la campagne "parler mandarin", "Government Internet Service Showcase". Ce dernier sujet est une sélection des services innovants, accessibles facilement et affichée avec une esthétique soignée. Les citoyens ou les entreprises peuvent voter pour des services qu'ils ont trouvés réellement utiles.
In Focus donne aussi accès au "Government Feedback Unit" (FB) qui utilise largement l'Internet. Cette unité reçoit ses recommandations par un comité comprenant des membres du Parlement, des leaders du monde associatif et des entreprises. Ce comité est lui-même est rattaché au Ministère du Développement des Communautés locales. Les réactions (feedback) sont transmises par courrier, fax, visites. Elles proviennent de citoyens, d'associations. Des réunions sont aussi organisées. L'unité a créé des groupes sectoriels (coût de la vie, développement économique, éducation, environnement...) auxquels les personnes intéressées sont appelées à se joindre. L'Internet n'est qu'un moyen parmi d'autres de contacter le FB; il serait utile de mesurer quel est son apport dans ce processus de rapprochement de l'Etat et du citoyen.
Conclusion
Trois points ressortent de cette étude. C'est d'abord la prise de conscience et la volonté de Singapour de miser sur les TIC.Tout le monde s’y met: l’administration l’utilise, l’éducation passe des marchés et assure la formation, les instituts de recherche en informatique centrent leurs travaux sur ces sujets (traitement des images, cryptage et sécurité, multilinguisme, moteur de recherche d’information, jeux/didacticiels). On déploie l'intranet à haut débit de l'île, on installe des bornes sur les lieux de grand passage. On progresse rapidement vers un guichet unique de l'administration ouvert 24h sur 24.Le projet PS21 est aussi riche d'enseignement. Il propose tout une démarche dans laquelle les soucis de communication et de formation sont mis au premier rang.
Enfin, la toile de Singapour mérite à elle seule un suivi. De taille limitée, on peut raisonnablment en faire le tour. Elle constitue une étude de cas grandeur nature bien utile aux personnes chargées d'une coordination de la toile d'un pays.
L'expérience de Singapour pose aussi une vraie question. Singapour avec son projet d'île intelligente pense que la bonne utilisation des TIC est la source de sa compétitivité à venir, du pouvoir d'attraction d'investissements étrangers et des capacités d'exportation dans ce secteur en pleine croissance. La productivité de l'administration est considérée non seulement comme un élément entraînant pour les autres secteurs mais aussi un facteur de la productivité des entreprises. Si cette analyse de Singapour est la bonne, ne devrait-on pas en France donner une priorité encore plus grande au passage à la société de l'information?
Annexe: l’autre grand projet de la région, le MSC de la Malaisie
Un article du Nikkei Weekly du16 juin 1997 disait que "si l'on jette une pierre en Asie du Sud-Est, il y a des chances qu’elle rencontre un projet relatif à la société de l'information". Depuis, la crise financière a frappé de plein fouet les économies de la région. Va-t-elle retarder ou même annuler certains de ces projets?Le projet de la Malaisie, pays voisin de Singapour, est un des plus ambitieux. Intitulé "Malaisie Multimedia Super Corridor", il se propose de développer dans une zone de 50 sur 15 km, le corridor, au sud de la capitale, deux villes nouvelles. Ce corridor est proposé aux entreprises étrangères comme une sorte "zone franche" équipée d'un réseau de communication à haut débit. Parallèlement l'Etat propose de prendre toutes les mesures d'accompagnement. Il passera une législation spécifique pour lever tous les obstacles juridiques: signature électronique, droit d’auteur, crimes sur les réseaux. Il développera aussi la formation, pour offrir aux entreprises désirant s'installer dans la région du peronnel avec les compétences recherchées. Une des villes nouvelles du corridor, Putrajaya, devient la nouvelle capitale de l'Administration.